Ayiti – législatives : cheeeeeze

Ceux qui ne croyaient plus en notre capacité à étonner le monde ont dû être décontenancés par le déroulement du premier tour des législatives. Alors que la veille, beaucoup d’entre nous étaient encore sceptiques quant à la tenue de ces joutes, c’est une véritable leçon de démocratie que notre petit pays a offerte à la planète entière ce dimanche 9 août 2015.

Ben oui, nous avons réussi le tour de force de réaliser des élections qui satisfont TOUT LE MONDE.

D’abord (à tout seigneur, tout honneur) le blan* a souri :

Transparence, participation, tout cela ne pouvait qu’être secondaire, quand la priorité était de sauver un investissement consenti à contrecœur. Quand le matériel est produit au bout du monde et à coups de millions, le gaspiller serait catastrophique. L’important pour les bailleurs de boucler la journée, ce qui a été fait.

Evidemment, certaines instances internationales, jamais satisfaites, viendront dénoncer des irrégularités, mais ça ne compte pas vraiment. Une fois qu’un des blan* se dit satisfait, l’affaire est dans la poche. (blan an di l bon…) Le CEP s’en est réjoui et a souri.

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bureau de vote – (c) lemonde.fr

Les électeurs aussi ont souri :

La plupart de ceux s’étant rendus aux urnes peuvent témoigner de la «parfaite» organisation mise en place par le CEP (bagay move):

Pas de longues files d’attente, contrairement aux journées électorales habituelles. Cette fois, tout avait été préparé pour que le moins de gens possibles se rendent aux urnes : Temps de campagne trop court, très peu de discours sur les programmes et projets des candidats, incertitude sur la tenue réelle des élections le jour indiqué (le Conseil électoral avouant même comment cette journée électorale, si importante, aurait pu être compromise par UN SEUL employé détenant TOUS les mandats destinés aux partis politiques)… Du coup, les bureaux n’étaient encombrés que des mandataires de candidats. Conséquence: seulement 15 minutes pour voter; et l’électeur, se réjouissant d’être presqu’un héros, ira fièrement montrer son doigt encré.

Les brigands aussi ont souri : la consigne de la direction de la police avait été claire. Aucune tolérance ne sera manifestée en direction des fauteurs de troubles. Les policiers sur le terrain avaient pour ordre d’observer… sans brutalité. C’est ainsi que des inconnus et même des candidats ont pu circuler, défiler et régner en maîtres dans certains bureaux de vote. Ils ont évidemment profité pour remplir quelques urnes. Bon, ça peut sembler un peu louche, mais en même temps, vu que tout le monde restait chez soi (certains parlent de 3 % à 5 % de participation), il fallait que quelqu’un fasse quelque chose pour augmenter le taux de participation… dans les procès-verbaux, tout au moins.

Le Commandement de la Police a souri et applaudi le comportement exemplaire de ses policiers.

Ces actions ont aussi fait sourire les candidats. C’est une opportunité qui leur est offerte à tous. De tous bords, ils se réclament chacun comme grand vainqueur légitime depuis le premier tour ; soit parce que les procès-verbaux en leur possession l’attestent, soit parce qu’ils l’attesteraient s’il n’y avait eu remplissage d’urnes par un concurrent.

Et tout ceci a finalement fait également naître un sourire sur le visage de ceux n’ayant pas fait le déplacement, les confortant dans leur foi en la démission.

Résultat: Le blan*, le CEP, les électeurs, les brigands, la Police, les candidats et même les abstentionnistes, tous : Ceux qui voulaient des élections, ceux qui n’en voulaient pas…chacun a un motif pour crier victoire.

…et donc tout le monde, satisfait, sourit pitoyablement aux caméras du reste du globe.

Tilou

*Term péjoratif créole pour l'étranger considéré comme supérieur.
Photo à la une : i.huffpost.com / dreamstime.com

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