Cinquième colonne ayitienne

Un adage ayitien dit «se kolonn ki bat». Ça traduit l’idée de l’union qui fait la force. Quand on se met ensemble, on a plus de chance de réussir de grandes choses.

Nous arrivons difficilement à construire quelque chose de grand en Ayiti, peut-être justement, parce que nous unir ne fait pas partie de notre culture. Nous parlons beaucoup. Nous prenons plaisir à exposer des grandes idées… Mais pour trouver nos réalisations, il faut beaucoup d’efforts.

Certes, certains moments de notre histoire semblent démentir tout cela. Des évènements paraissent avoir vu une parfaite communion et la construction d’œuvres grandioses.

Mais à bien regarder, on se rend compte que même ces accomplissements sont des preuves que nous ne savons pas nous unir réellement.

Tenez! Prenons l’indépendance. (Je sais que c’est le premier qui vous vient à l’esprit). On aurait pu y voir le résultat de cette union que je dis être étrangère à nos aptitudes. Les Mulâtres qui rejoignent les Noirs pour ne plus faire qu’ un seul peuple, chasser le colon esclavagiste et donner naissance à ce rêve d’une terre ou tous seront libres, égaux et frères.

Mais une fois l’ennemi commun maitrisé, le stratagème ne tarda pas à se révéler: Le plan de certains était de chasser le colon mais seulement pour prendre sa place. Deux années à peine après, on assassinait le père de la patrie.

Et cet assassinat, lui-même, n’échappe pas à l’ensemble des œuvres qui témoignent que nous ententes ne sont que manigances pour nos intérêts particuliers. Pour que le coup réussisse, les plus puissants généraux devaient être de la partie. Et bien l’entente vit le jour parce que le plus susceptible de s’opposer à ce complot se vit promettre l’héritage du trône après le méfait.

Ainsi donc, quand celui qui nous empêche d’atteindre nos mesquins objectifs est trop fort, nous cherchons quelques autres victimes naïfs ou d’autres adeptes des mêmes fourberies que nous, pour faire le poids et évincer l’adversaire. Puis, quand c’est fait, nous gâchons le travail d’unité (Unité wi! se pa inite!) et montrons notre vrai visage.

Ce fut également le cas en 2004. Comme un remake de l’Indépendance, les grands du pays se sont mis ensemble pour obtenir le départ du président de l’époque, coupable de dérives inacceptables. Ils ont même parcouru l’île pour présenter leur noble vision du pays: leur fameux contrat social. Puis, une fois le pestiféré parti, et que le carrefour des élections fut à portée de vue, on a eu autant de candidats que de membres de partis politiques.

Et le refrain continue encore en ce moment. Une nouvelle coalition des partis politiques a vu le jour pour, comme d’habitude, « contrecarrer les dérives du pouvoir ». En fait, il n’y a de « nouveau que le sigle ». Ni les membres ni les déclarations ni les objectifs n’ont changés. (Au lieu de changer de nom, c’aurait été plus pratique de les nommer à la mode T.I.C.: Alliance 1.0, Alliance 2.0, etc.). Et je peux même vous prédire comment et quand prendra fin cette entente… (Oui. Vous savez, vous aussi!)

Mais il n’y a pas que les hommes et femmes politiques à donner de la voix. C’est presque dans toutes nos sphères d’activités.

Dans les longues files à la banque ou partout ailleurs, nous aidons les autres à se plaindre pour autant que nous sommes dans la même situation qu’eux. Une fois notre tour arrivé, nous oublions les autres et nous ressortons même avec un sourire de soulagement.

Les musiciens aussi, parfois, me font bien rire. Chaque période carnavalesque voit son lot de groupes musicaux arpentant les medias pour dénoncer la mauvaise gestion faite de la sélection des «band» pour le défilé. Chaque intervention commence toujours par «Se pa paske m pa la ki fè map plenyen, men bagay yo dwe byen fèt...». Mais il suffit que l’un de ses groupes soit repêché pour que l’on ne l’entende plus condamner la sélection. Non! Il fera plutôt son possible pour être « an penpan » sur son char, oubliant ses partenaires de la frustration et ajoutant une preuve de plus que ses réclamations visaient plutôt SA part du gâteau qu’un partage équitable.

Voilà pourquoi je me méfie de ceux qui m’aident à me plaindre et à dénoncer ce qui me semble incorrecte. Je sais bien que les chances pour que je ne sois accompagné que d’une nouvelle version de la cinquième colonne sont encore très grandes dans mon petit pays.

Tilou

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